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Communiquer en écosystème

Peut-on encore créer des médias en France ?

Oui. Non seulement c'est possible mais c'est nécessaire.

L’univers médiatique se referme. Du côté de la télévision, l'espace se réduit de plus en plus à deux blocs : un bloc instrumentalisé par des milliardaires avec un projet idéologique d'extrême droite, un bloc de service public censé garantir l'équilibre, l'impartialité, la représentation équilibrée de toutes les opinions, mais de plus en plus soumis à des pressions. Entre les deux, l'espace s’amenuise, mais surtout, on ne sait pas trop comment se positionner. Les chaînes privées doivent-elles prendre parti ? Les chaînes publiques sont-elles menacées ? Le scénario ressemble à s'y méprendre à celui qui s'est déroulé en Italie au début des années 80.Un milliardaire, Silvio Berlusconi, met la main progressivement sur l'ensemble des chaînes locales privées, puis les transforme en chaînes nationales. Quand il arrive au pouvoir au début des années 90, il ne lui reste plus qu’à mettre la main sur l’audiovisuel public pour s’assurer un quasi monopole.

Du côté de la radio, le même mouvement se profile, avec le même projet idéologique. Une forme de résistance se met en place autour de Matthieu Pigasse et de ses partenaires. On se retrouve face à un paysage de confrontation.  

 

Du côté de la presse écrite, le « Print » le jeu est pratiquement plié. Les principaux titres sont détenus par des actionnaires venant du monde économique, pour Le Monde, de 3€ pour Libération et de 4€ pour le Figaro on a enterré la presse populaire de masse. 

Reste le web journalistique qui ne parvient pas à trouver son modèle économique.  L’abonnement ? Mais le public est devenu versatile, infidèle, picoreur, pas du tout un profil d’abonné ! C’est pourtant là que les choses s’inventent, comme on l’avait annoncé dès les années 2000. C’est aussi là que les facteurs de destruction sont les plus actifs : désinformation, guerres d'influences plus ou moins souterraines, falsification du réel, envahissement par des contenus dont le seul objectif est qu’on ne puisse plus distinguer le vrai du faux, l’information du mensonge. 

 

Le dernier baromètre Verian-LaCroix paru en janvier 2026 est édifiant. La défiance envers les médias atteint 61 % dans la population générale. Pourtant la même étude ouvre des pistes de réflexion intéressantes pour retrouver la confiance. La première consiste à privilégier les faits plutôt que les opinions. Cela revient à retrouver les bases du métier de journaliste qui repose sur deux piliers : informer et expliquer. Bien loin de : faire du buzz, chercher le clash ou “éduquer”. La deuxième revendication vers la neutralité et l'indépendance, exactement à l’inverse de ce qu’on observe depuis plusieurs années. La troisième revendication parle de proximité. On comprendra que le journalisme doive sortir de sa tour d’ivoire. 

Y a-t-il besoin, dans ce monde-là, de créer des espaces nouveaux d'information  ? 

Plus que jamais. Entre le service public des médias, toujours suspect de liens plus ou moins avoués avec le pouvoir, et qui pourrait le devenir bien davantage en fonction des prochaines échéances politiques. Et une offensive idéologique délibérée qui cherche à étendre son influence. Un espace privé. Et libre.  Cela suppose de refonder la pratique de l’information en repartant des bases. Abandonner le principe d’une  “ligne éditoriale” qui prétendrait dire par avance ce qu’il faut penser du monde. Jeter avec l’eau du bain les “éditorialistes” qui courent les plateaux de TV non pas pour apporter une expertise, mais pour affirmer un  point de vue.  . Les médias n’ont pas besoin de ligne éditoriale et le public encore bien moins. Ils ont besoin d’un projet éditorial : dire clairement ce qu’on va faire, de quoi on va parler, de quelle manière on va produire cette information et pour quel public. Face aux attaques dont ils sont l’objet, les médias doivent pouvoir défendre d’abord la vérité des faits et obtenir consensus là-dessus. Ensuite, s’ils croient à la démocratie et un peu à la république, ils doivent pouvoir assumer un rôle d’’organisateur de débat. Pas la confrontation, le duel, le combat : la discussion argumentée. Il s’agit de reconstituer l'espace public, au sens où Jürgen Habermas l'entendait. Assumer la diversité des points de vue y compris au sein même des rédactions. Enfin réinventer les pratiques. On ne peut plus raconter l’information comme on le faisait avant le web. 

Les idées nouvelles ne se trouvent pas sur  un marché de gros, mais chez les petits producteurs. Beaucoup d’approches innovantes sont en train de s’inventer pour le pire mais aussi pour le meilleur. En 2003 on publiait un article intitulé “Déconstruire la télévision-le projet des télévisions associatives”. Vingt-trois ans plus tard, il n’est pas de semaine sans que cet article soit à nouveau consulté par des chercheurs. Les télévisions associatives n’ont pas prospéré. Le CSA de l’époque a fait ce qu’il fallait.  Mais elles ont inventé tout ce qui ce qui se trouve aujourd’hui sur le web. D’autres aujourd’hui, qui ne sont pas sous le feu des projecteurs, sont prêts à donner du talent et n'hésitent pas à casser les codes pour que les formes journalistiques de demain voient le jour. 

 

En résumé : oui, il est possible et même nécessaire de créer de nouveaux médias, à 3 conditions :

Partir des besoins du public et non pas d'une intention éditoriale. 
Créer un espace dont les règles sont : information + explication. Un espace qui n'impose pas de points de vue mais qui les fait discuter.
Réinventer les formes usées du journalisme, redonner la parole aux créatifs

“Déconstruire la télévision-le projet des télévisions associatives”

https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000684/document


 

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Pierre Gandonnière


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