Samedi 24 octobre 2009

Média des médias, réseau des réseaux, le monde de l'internet transforme profondément les pratiques de la communication sociale. La société s'approprie ces nouveaux usages. Vite. Et le politique, lanterne rouge habituelle de tous les changements, court derrière. Avec plus ou moins de bonheur. Plus, quand il gagne le élections. Moins, quand il les perd. Et pourtant ce n'est pas à l'aune des victoires électorales qu'il faut juger
sa capacité à être en phase avec la société. Les succès confirment le vainqueur dans sa certitude d'avoir raison, même quand il a tort.

Ségolène Royal invente l'eau demi-tiède
De tous les politiques français, en 2007,Ségolène  Royal est la seule qui donne l'impression d'avoir tout compris de l'internet. Il faut dire qu'elle vient du diable vauvert, imposée par l'opinion publique à la barbe de l'appareil du PS. Elle s'emploie donc à tout réinventer et à s'appuyer sur des soutiens populaires hors parti.

Cela donne :
Désirs d'Avenir : un réseau social ouvert où l'on entre comme dans un café. On peut s'inscrire à des groupes, échanger sur le web, ou participer à des événements dans la vraie vie (IRL :   In Real Life). Il y a une bonne articulation entre le on line et le IRL.
La Ségosphère : une communauté internet autour de sa candidature. Véritable média social, elle permet de rendre compte de ce qui se passe pendant la campagne. Elle est fortement interactifve et collaborative.
Les débats participatifs, comme méthode d'élaboration d'un programme. C'est une sorte de wiki politique.

Aucune campagne électorale n'avait été aussi ouverte, aussi collaborative, aussi en phase avec la culture internet. On est bien dans une logique de réseau, en contradiction complète avec la logique de système contrôlé que sont les partis. La structure est totalement ouverte. Il n'y a pas de hiérarchie verrouillante. Les échanges sont largement horizontaux. Les pôles organisationnels ne sont pas sclérosants, tout ne descend pas du sommet, mais se construit largement ensemble. Même la candidate, supposée être la cheffe, se comporte beaucoup plus comme une animatrice que comme un commandant en chef.

Résultats positifs
Forte implication des participants qui en font véritablement leur campagne. Instauration d'une forte relation de proximité entre les participants et avec la candidate. Renforcement du charisme de la leadeure.

Résultats négatifs
L'élection est perdue. On peut se demander si la stratégie était vraiment adaptée à l'élection présidentielle française très centrée sur la personne du candidat, très centralisée sur une figure de chef.
L'appareil du parti n'apprécie pas du tout de se voir débordé, il va se venger lors du congrès suivant et après. Il n'aura de cesse tant qu'il n'aura pas  éliminé l'incident pour que tout rentre enfin dans l'ordre et que rien ne change. Or, une stratégie de cette sorte ne peut pas se faire sans le parti et pas non plus sans transformer profondément les modes de fonctionnement du parti.
La montagne accouche d'un sourire, celui de Ségolène Royal. Mais elle est incapable de produire un projet politique cohérent et mobilisateur. Passer de la superstructure qu'est le parti au superchaos qu'est la Ségosphère, c'était sauter d'un extrême à l'autre. On verra que chez Obama, les énergies produisent du collectif organisé.


Nicolas Sarkozy et le vertige des pyramides

Le futur président  hérite d'un parti jacobin hypercentralisé fondé par Jacques Chirac : le RPR devenu UMP. Il a passé le temps nécessaire à en reboulonner tous les rouages, placer des hommes de confiance aux postes clefs et neutraliser les autres. En juillet 2006, il a publié « Témoignages », première ébauche de son projet politique, la question du programme ne se pose donc plus. Il a passé un an à « évangéliser » ses troupes  pour s'assurer qu'elles le suivent. La structure du mouvement fonctionne sur le modèle de l'armée napoléonienne, même s'il y a plusieurs armées, du fait de l'intégration de partis partenaires. Le sommet décide et les rouages intermédiaires sont chargés de faire redescendre les décisions pour application. La communication est bâtie sur le même modèle. Celui des médias du XXème siècle, et notamment du média dominant : la télévision. Il y a une source émettrice qui diffuse le même message sur des cibles passives (les récepteurs)  qui constituent une masse. Sarko TV est chargée de mettre en scène le candidat, de produire des images  et de les diffuser par tous les moyens y compris sur les médias d'information. Sarko TV deviendra PR TV (PR = Président de la République) après l'élection, avec la même mission mais à l'Elysée.

Quel rôle joue l'internet dans tout ça?
On peut dire que Nicolas Sarkozy semble n'avoir rien compris à la nature réelle du web. L'internet est utilisé comme un simple nouvel outil dans le dispositif de communication, un complément. Au sommet de la pyramide : la source, le centre de décision. A la base, le peuple qu'il s'agit d'entraîner dans l'aventure. Entre les deux, la machine pyramidale du parti. L'internet constitue d'une part, une couche supplémentaire entre le parti et le peuple, pour assurer la transmission des messages, y compris sur son profil Facebook. Et d'autre part, un liant interne qui permet d'assurer un minimum d'interactivité à l'intérieur de la structure  pour débattre du projet (mais sans le remettre en cause) et pour renforcer la cohésion interne. Là où chez Ségolène Royal il y avait production collaborative, chez Nicolas Sarkozy il y a grande distribution et consommation de masse. Là où il y avait structure horizontale, il y a structure verticale. Là où il y avait  réseau, il y a système. L'internet est utilisé à contre-emploi.

Résultas positifs

L'élection est gagnée. Il est vrai  que le fonctionnement de général-en-chef+armée est sans doute ce qui est le plus efficace en campagne. De plus,cette stratégie correspond bien au candidat qui a de réels talents d'orateur. Centraliser les énergies sur lui et renvoyer ensuite ces énergies sur la masse, c'est le schéma canonique de manipulation des foules décrit par Tchakotine en 1938, et qui sert toujours de modèle y compris dans la publicité. Le pouvoir des tribuns se forge là.
L'image construite par le candidat est lisible, forte, solide.

Résultats négatifs.
Le mouvement impulsé par Nicolas Sarkozy rame  à contre-courant de la transformation profonde du monde médiatique. Il tire en arrière, vers le XXème siècle et même vers les années 60, vers le pouvoir absolu de la paléotélévision. Rien n'empêchera pourtant l'internet d'être, et d'être  ce qu'il est : un contre-pouvoir, échappant  à l'hypercontrôle. Or, plus Sarkozy  cherche à centraliser la communication, à la maîtriser, et plus par contrecoup il crée du contre-pouvoir. Le piège est total. L'organisation pyramidale de la communication est aussi inadaptée que l'est une armée conventionnelle face à une guérilla. La stratégie de Nicolas Sarkozy le condamne à être face à une guérilla médiatique permanente. Plus il se réfugie dans le sommet, voulant renforcer le pouvoir de contrôle, plus il s'éloigne de la base,  et plus la pyramide vacille.



Barack Obama et la vengeance de l'IRL
Obama restera dans l'histoire comme le premier président « fait par l'internet ». Comme Roosevelt avait été le premier président « fait par la radio » et Kennedy le premier  président "fait par la TV ". Dans les trois cas, la formulation est abusive, mais c'est ainsi qu'on racontera l'histoire. Il y eut pourtant un précédent malheureux, sans lequel ce succès ne se serait pas fait : Howard Dean de 2003 à 2004, candidat aux primaires démocrates qui finit par jeter l'éponge, non sans avoir démontré le pouvoir de l'internet. Howard Dean avait réuni autour de lui une équipe de hackers. Surgi hors de l'establishment démocrate, il réussit pourtant  à imposer sa candidature. Presque. Après son abandon il transforme son réseau Dean For America en une réseau Democraty for America, au service des candidats démocrates. Barack Obama recrute Jascha Franklin-Hodge, un ancien du réseau Dean. C'est Jascha qui va monter le réseau au service de la campagne Obama : Blue State Digital. Un réseau fait par des geeks pour des geeks. « Je veux que les geeks soient heureux » en est la devise.  Un réseau  qui sera co-construit et partagé par tous ceux qui y participeront.

Première règle :  de d'open source. Tous les outils sont à disposition de tous et compatibles avec tout. La communauté des geeks peut donc créer librement au fur et à mesure des besoins.
Deuxième règle : la campagne se fait avec des makers, pas des citoyens passifs, mais des gens qui prennent des initiatives. On parie sur leur créativité. On ne les cantonne pas dans le rôle de spectateurs admiratifs ou de fans, comme Nicolas Sarkozy.

Le réseau propose des outils, une cartographie permettant de savoir quels sont les événements de campagne existant à proximité de l'internaute, quels sont les groupes près de chez lui. Des kits grâce auxquels chacun peut organiser des actions ou des événements autour de lui. Et bien sûr un appel à finances. Résultat : près de 3 fois plus d'événements de campagne organisés par les démocrates que par les républicains, un budget près de 50% supérieur, alors que traditionnellement l'argent est plutôt du côté des républicains. Les chiffres sont éloquents, en juillet 2008 on recense déjà : 200 M$ levés, 75 00 événements créés, et une communauté de plus de 1 million d'internautes mobilisés. Le candidat Obama joue le jeu, il ne se sert pas de l'internet comme d'un relais médiatique, il devient un acteur interne qui en accepte les règles du jeu  :  la proximité, la réactivité, le dialogue. L'image du candidat est réellement une co-construction entre lui et le réseau.  Le candidat n'est pas un simple écran ou chacun projette ses « désirs d'avenir » il est un catalyseur, il fait des choix, il oriente, il donne du sens, de la direction.

Les clés du succès sont :
- Une communauté dotée d'une très large autonomie.  Elle s'autogère et s'autogénère.
- Un réseau social dédié : Blue State Digital. Au lieu de s'appuyer sur des réseaux existants comme Facebook ou MySpace, qui ne sont pas faits pour ça.
- Une technologie à la fois dédiée et commune : tous les outils sont empruntés à l'existant dans l'open source.
- Une culture commune de l'internet. Parce qu'il joue le jeu, le candidat Obama est reconnu par la communauté internet comme un interlocuteur valable.
- Une population qui est mûre. En 2004, la culture internet n'était pas encore majoritaire aux USA au point de faire de l'internet le coeur de la stratégie de communication et d'action. Obama peut donc réussir en 2008 là où Dean a échoué en 2004.
- Une bonne gestion des allers-retours entre le on line et le IRL.

Résultats positifs

La victoire, bien sûr. Mais surtout la démonstration qu'une nouvelle manière de faire de la politique est en émergence, que les vieilles recettes ne gagnent plus. Selon les règles du jeu anciennes, la candidate aurait dû être Hillary Clinton.
La pliure du temps. Plus rien ne sera jamais comme avant. La politique est entrée dans l'ère de l'internet.

Résultats négatifs
On pourrait toujours en trouver en cherchant bien. Disons simplement que, malgré tout, l'ancien monde n'est pas mort. Les médias du XXème siècle existent toujours. Les groupes et réseaux traditionnels aussi, à commencer par les extrémistes racismes, KuKluxKlan et autres.

Alors pourquoi parler d'échec?
Parce que gagner une élection est une chose et que gouverner en est une autre. La méthode internet s'est révélée redoutablement efficace lors de la campagne, mais elle n'est pas extrapolable à la gouvernance d'un état. Barack Obama se trouve donc extrêmement démuni face au pouvoir politique qu'il doit exercer maintenant. Il ne peut le faire qu'en s'insérant dans les rouages des pouvoirs et contre-pouvoirs étatsuniens, exactement de la même manière que ses prédécesseurs. D'une certaine manière, le président Obama n'a pas d'autre choix que de trahir le candidat Obama. Il est rattrappé par l'IRL de la politique.


Lire aussi
L'Ecologie des réseaux
Un storrytelling à la française, l'ITW de Sarkozy à New York
Sarko Circus 5 tours de passe-passe de la communicaiton présidentielle
Par Pierre Gandonnière - Publié dans : Communication politique - Communauté : Parlons politique
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Dimanche 11 octobre 2009

Ils deviennent les nouveaux modes de structuration du monde. Les voies par lesquelles passent la communication , l'économie, et même la politique, la géopolitique. Ce sont leurs structures et leur principes de fonctionnement qui s'imposent peu à peu. En écologie, la dernière évolution épistémologique de compréhension du monde, et donc en écologie de l'information, ils posent un douloureux problème : les approches théoriques les plus élaborées qu'on connaisse sont modélisées sur les systèmes, simples ou complexes. C'est le cas des écosystèmes. Or le réseaux ne sont pas des systèmes. Ils vont donc nous amener à revoir en profondeur tous nos modèles théoriques. Mais que sont donc les réseaux, pour ce qu'on en comprend aujourd'hui ? En quoi remettent-ils en cause les systèmes?

Article en travaux,

port du casque obligatoire


 

N.B. 1.  Cet article est en cours d'élaboration. Vos remarques sont les bienvenues.

N.B. 2. Deux versions téléchargeables sont à disposition en word et en pdf. Au fur et à mesure de l'évolution du texte, ce versions seront remises à jour. Elles sont différenciables par le code qui suit le titre : β pour les versions de travail, et α pour les versions publiées.

Les systèmes

Un système est un ensemble d'éléments organisés autour d'interactions qui concourent à un projet commun, une téléologie. Le système est suffisamment structuré pour qu'on puisse en définir les limites, séparer un dedans d'un dehors. On doit pouvoir déterminer à coup sûr ce qui fait partie ou non du système en fonction de l'intensité des interactions de chaque élément avec le système et de sa dépendance ou de son autonomie par rapport à lui. Il recèle un centre de décision plus ou moins organisé qui maintient la cohérence du système et sa tension vers le but final. Le système ne se conçoit que pris dans une dynamique vivante, c'est à dire en mouvement constant. Il doit parvenir à maintenir un équilibre entre : d'une part le mouvement qui tend vers un but et les échanges internes/externes qui produisent du désordre, et d'autre part l'inertie c'est à dire les forces qui assurent l'homéostasie, la survie du système et sa cohérence malgré le mouvement.

Les rôles y sont précisément définis, même s'ils peuvent changer selon les mouvements d'échanges :

prédateur/proie

Producteurs (autotrophes) - consommateurs '(herbivores, carnivores, omnivores, carnivores de carnivores), - décomposeurs = modèle de chaîne trophique

Producteurs-transformateurs-distributeurs-consommateurs-stockeurs-recycleurs = modèle économique

 

On parle de système ouvert ou fermé. En théorie un système complètement fermé n'aurait aucune activité perceptible de l'extérieur. On peut en déduire qu'un tel système serait mort ou n'existerait pas. On parlera donc plutôt d'un système fermé lorsque la majorité de ses échanges se situent en interne et de système ouvert lorsque la majorité de ses échanges se situent en externe. Cette distinction prend tout son sens par exemple dans l'application des lois de Parkinson qui disent que toute organisation bureaucratique tend à l'autarcie, c'est à dire à centrer la totalité de son activité sur elle-même.

On parle de système complexe lorsque le nombre d'éléments est important, que les modalités d'échanges internes/externes sont diversifiés au point de créer des systèmes de sous-systèmes, lorsque les rétroactions interviennent de manière majeur dans la régulation du système. Mais de manière plus impérative, le nombre d'éléments ne suffit pas, un système à éléments nombreux peut être seulement compliqué. Pour qu'il soit complexe, il faut qu'il fonctionne selon les règles de la complexité : le tout n'est pas la somme des parties, il est à la fois plus, moins et autre chose. Le système complexe est capable d'auto-organisation. Les boucles de rétroaction jouent un rôle déterminant dans les échanges internes/externes comme dans l'auto-organisation. Le principe de non-contradiction est réfuté, une chose et son contraire peuvent être vraies en même temps.

Exemple 1. Une administration.

Sa raison d'être est une mission (téléologie). Elle est structurée selon un organigramme. On sait précisément qui en fait partie ou non, qui est « à l'effectif ». Les rôles de chacun y sont précisément décrits dans de fiches de postes. Il y a une organisation qui décrit ce que doit être le fonctionnement théorique. Mais il y a aussi suffisamment de « bordel ambiant » pour contourner les règles et permettre le fonctionnement réel. Ordre et désordre se marient donc, selon le principe d'entropie. Le système est ouvert quand il se centre essentiellement sur sa mission, fermé quand il poursuit comme but principal sa propre survie et son propre intérêt, indépendamment des besoins qui se manifestent à l'extérieur. Il est hétéro-normé quand un autre système (comme : le politique) en prend le contrôle pour le soumettre à ses propres buts, par exemple électoralistes, en le détournant de sa mission première. Il est violemment dé-normé quand on modifie le nature même se sa mission, le mettant en contradiction avec ses propres modes de fonctionnement. Ainsi la mise en concurrence de services publics avec des entreprise privées ne peut aboutir qu'à l'assujettissement des services publics aux règles commerciales (et jamais l'inverse). Le but commercial vient soumettre à sa loi : l'utilité du service, l'impartialité de traitement des clients, l'égalité d'accès des citoyens, le principe de solidarité. Il conduit à remettre en cause le contenu des emplois, la structure des organisations, leur fonctionnement et leur gestion. Il intègre par nécessité la dimension de rentabilité et finit par par adopter les mêmes finalités que les entreprises commerciales : de développer, conquérir de nouveaux marchés, absorber d'autres structures pour grossir. Autant de buts qui n'ont rien à avoir avec la mission originelle. Et ce, que le capital de l'ex-service public soit devenu privé ou resté public.

Exemple 2. Un service public éclaté : la SNCF.

L'entreprise nationale est un service public. Elle devrait donc fonctionner selon les mêmes règles que n'importe quelle administration. Celle d'un système assez fermé, toujours menacé de se replier sur son fonctionnement interne, ses préoccupations organiques, perdant un peu de vue la finalité qui le justifie. Mais dans le cas de la SNCF, comme des autres entreprises de transports, et comme des autres entreprises de réseau sans doute, on a affaire à une structure comme éclatée de l'intérieur vers l'extérieur. Dans les administrations, la clientèle est extérieure, le personnel intérieur, la clientèle entre dans l'espace ferme dédié à la structure qui en contrôle les flux et les échanges. Dans le cas de la SNCF, tout se passe en milieu ouvert. Il n'y a pas l'enveloppe protectrice d'un lieu couvert, une usine, un immeuble, un atelier, un endroit ou ceux du dedans sont chez eux et ceux du dehors n'entrent que selon un protocole maîtrisé. Tout se mélange. L'activité professionnelle se déroule dans l'espace public. C'est une situation profondément insécurisante pour les acteurs qui ont besoin de recréer artificiellement une sorte d'enveloppe invisible qui sépare le dedans du dehors, la clientèle des cheminots. Alors qu'on pourrait s'attendre à ce que les contacts soient plus faciles entre eux que derrière un guichet, c'est le contraire qui se produit. Les relations sont distantes et la communication particulièrement défaillante. L'intérieur et l'extérieur sont entremêlés. Pour arriver à se différencier, ils n'ont pas d'autre solution que de s'ignorer l'un l'autre. C'est un réseau, mais qui dysfonctionne d'être structuré et de vouloir fonctionner comme un système.

Exemple 3. La publicité.

Elle peut se décrire comme un système simple : une machine à influencer une cible. Les rôles sont bien répartis, d'un côté les actifs, émetteurs, de l'autre, les passifs, récepteurs. Le mode de production de l'agence, même ses interactions avec le client-annonceur sont faciles à décrire. Les modes de diffusion sur les supports publicitaires, les espaces publicitaires des médias aussi. Et même les mesures d'impact. Les choses se compliquent un peu quand on intègre le système publicitaire comme élément dopant d'un système plus vaste : le système commercial, lui-même relié au système de production. Se compliquent encore quand on intègre chacun de ces systèmes compliqués dans leur environnement : d'une part celui de la production publicitaire tous agence confondues et plus encore celui de la production médiatique où les publicités trouvent leur place, et d'autre part l'environnement du marché où se trouve le produit et l'entreprise de l'annonceur, avec sa clientèle, sa concurrence directe et indirecte. Alors, on passe du compliqué au complexe car il n'est plus possible de découper le mégasystème en éléments isolables. Les interactions sont tellement imbriquées les unes dans les autres que les sous-systèmes sont totalement dépendants les uns des autres. La publicité contamine les contenus de divertissements qui contaminent les contenus informationnels et réciproquement. Témoin ce lancement de sujet d'Elise Lucet dans le JT de France 2 en octobre 2009 « On se souvient de la campagne de 1995 avec le slogan :  mangez des pommes... » Et non. Le slogan de campagne de Jacques Chirac, derrière l'image du pommier, était « La France pour tous ». C'est une émission de divertissement, les Guignols de l'Info, qui l'avait détourné en « Mangez des pommes ».

Les réseaux

Un réseau est un système complètement ouvert qui n'a ni centre ni périphérie. Ni dedans ni dehors. Ou plutôt : à la fois dedans et dehors. En fait la question n'a pas de sens. Dans le cas du réseau il ne s'agit pas de savoir si on est à l'intérieur ou à l'extérieur, mais de savoir si on est connecté ou non. Si on ne l'est pas, on n'existe pas, pour le réseau. Et si on est connecté, on n'est pas dans le réseau, on est le réseau. Comme il n'a pas de limite, d'enveloppe, le réseau peut s'étendre, changer de forme, de manière imprévisible, qui échappe totalement même à ses initiateurs. Souvent il n'est pas descriptible en extension, seulement en compréhension.

Le réseau est plat, horizontal. Il fonctionne pourtant dans au moins 5 dimensions, mais il ne reconnaît pas de hiérarchie, pas d'organisation pyramidale. Les structurations organisationnelles se font plus sur le modèles des collèges invisibles. L'autorité des acteurs s'acquiert par la reconnaissance des pairs et par le pouvoir d'influence « naturelle » de tel ou tel sur le réseau. Au lieu d'une structure hiérarchique, on trouve donc une sorte de cosmogonie avec des soleils rayonnant pus ou moins fortement, des planètes qui tournent autour, des satellites. Un maillage qui ne ressemble pas à celui d'un filet, parce que les mailles n'y sont pas régulières. Certaines régions de l'univers sont fortement déformées par la présence d'un soleil ou d'un élément de forte densité comme un site à grand rayonnement. D'autres sont plus désertes, plus inactives, plus distendues.

Chaque acteur du réseaux dispose, potentiellement de toutes les fonctions possibles, aucun n'est assigné à un rôle captif. Il peut être producteur, transformateur, transmetteur, consommateur, destructeur, recycleur, stockeur, constructeur de réseau....Aucun de ces rôles n'est exclusif de l'autre, chaque acteur peut en incarner plusieurs simultanément ou tour à tour. Il en résulte que la répartition des rôles qu'on trouvait dans l'écosystème ne sont plus valables. L'activité d'un des acteurs ne peut se développer que par un jeu d'interactions fait de propositions-réponses-réactions-corrections-rejet-transformation-accueil-transmission-reprise....Pour faire simple on dira que le processus ne peut pas être seulement actif ni même pro-actif, mais qu'il se situe toujours entre interactif et collaboratif.

La finalité du réseau n'est pas simple à déterminer. La plus évident est celle-ci : le réseau construit du réseau. Et encore. Il ne le fait que si les participants y trouvent un intérêt, sinon il meurt. Nul ne peut imposer une finalité. Un réseau doit se légitimer auprès de ses utilisateurs-constructeurs. Et alors il échappe largement à ses initiateurs, puisqu'il se met à se co-construire. Il est donc la résultante de finalités multiples trouvées-créées1 par les utilisateurs. Résultante prise dans une dynamique, c'est à dire qui évolue au cours du temps sous l'influence des acteurs et de leur environnement.

Un réseau n'est pas un écosystème. Ou alors un écosystème intégré, dans lequel l'environnement est à l'intérieur autant qu'à l'extérieur, interpénétrés. Et aussi : désintégré, puisque tout ce qui rendait l'écosystème définissable a volé en éclats. Pour autant le réseau est plus facile à concevoir dans sa complexité que l'écosystème, il est une adaptation à la complexité. Il est à la fois un produit de la complexité et un producteur de complexité. Chacun des éléments qui composent un réseau peut être partie prenante d'autres réseaux, voire : être un réseau lui-même. On retrouve la même imbrication que dans les systèmes de systèmes mais dans plus de trois dimensions. Ce qui est élément ici peut être réseau là et inversement.

Enfin le monde des réseaux, qui reconfigure le monde, ne fait pas disparaître le monde des systèmes. Ceci ne tue pas cela2. Le monde des réseau englobe le monde des systèmes et ne le fait pas disparaitre. Tout n'est pas réseau. Les structures hiérarchiques, cloisonnées, unilatérales, institutionnelles, continuent d'exister. Mais le pouvoir peu à peu leur échappe. Elles deviennent de plus en plus impuissantes surtout si elles conservent leur ancien mode de fonctionnement. Le monde des réseaux tend peu à peu à prendre le pouvoir, c'est à dires : les pouvoirs, multiples, complexes, interactifs, collaboratifs. Ce sont ses modes de fonctionnement qui deviennent dominants. 

Sans vouloir faire un état complet de ce que les réseaux sont susceptibles de changer dans le monde, voici tout de même trois illustrations sous forme d'oracle, c'est à dire volontairement exagérées, en ne montrant qu'un aspect des choses, celui d'une révolution linéaire comme le prophètes des médias aiment à nous en annoncer tous les 5 ans.

Oracle N° 1 : le pouvoir des mass médias est mort

Le monde médiatique d'où nous sortons était dominé par la télévision. C'est elle qui imposait ses choix, son agenda setting, son point de vue sur l'actualité, son angle et son mode de traitement de l'information. Les autres médias : presse, radio, avaient pris l'habitude de redéfinir leur métier en fonction d'elle sur le modèle : la radio annonce, la TV montre, la presse explique.  Ce Yalta de l'information s'est effondré comme le mur de Berlin. Or le système de pouvoir de lé télévision repose sur le principe d'une source unique diffusant sa vision du monde sur des cibles passives, sans rétroaction possible, puisque le récepteur n'agit pas sur le contenu qui est diffusé à son intention. C'est donc un mode de communication unilatéral permettant à un média (et donc un opérateur unique) de tenter d'assujettir une masse. Dans les réseaux, l'utilisateur n'est jamais pasif, c'est lui qui décide de sa propre navigation. Il est donc hors de question de lui imposer un point de vue exclusif des autres. Chacun est autant producteur potentiel que consommateur, les médias ne décident donc plus de ce qu'on montre et de ce qu'on cache. il n'y a plus d'angle mort de l'actualité, c'est la transparence complète, jusqu'à la tyrannie  du voyeurisme absolu. La voix de son maître, c'est fini. Les vieilles publicités de Pathé Marconi, un des dinosaures de la radio montraient un chien écoutant son maître dans le cornet d'un gramophone. Aujourd'hui le teckel pris le pouvoir, il décide de ce qu'il veut entendre, il conteste, corrige, contredit, complète, critique. Les journalistes doivent apprendre à travailler sous l'œil critique permanent de leur auditoire et à le traiter comme un partenaire, une source, un co-producteur, et non pas un "public". Il n'y a plus de pouvoir médiatique, ou alors, c'est un pouvoir collectif, partagé et on ne mesure pas encore les implications de ce changement.

 

Oracle N° 2 : le pouvoir cache son impuissance grandissante par un usage immodéré de Viagra institutionnel.

C'est du moins le cas en France, pays jacobins, centralisé à outrance, où tout remonte toujours à Paris pour y être décidé...et bien peu exécuté. Les circuits de décision suivent toujours un logique pyramidale. Ce pays vit dans l'illusion que les décision s'y prennent au sommet et que l'éclair de Jupiter n'a plus qu'à frapper le sol de sa foudre pour que la réalité s'en trouve transformée. Bien sûr, il n'y a que du haut de son nuage que le roi des dieux peut se bercer de cette illusion. Dans le monde des hommes de la Terre, on voit bien l'énergie se perdre dans tous les circuits administratifs, le mille-feuilles français, avec tous ses contrepouvoirs acharnés à l'empêcher d'atteindre son but. Et au final il y a bien peu d'électricité dans la lampe. A l'ère des réseaux c'est pire. Tous les contrepouvoirs qu'on avait réussi à phagocyter, les informations qu'on parvenait à cacher, les organisations qu'on savait ne pas écouter, se développent maintenant librement. Et le monde plus ou moins factice sur lequel règne toujours les gouvernants ne résiste plus à l'assaut des réseaux. Il n'a pas été possible d'empêcher le débat sur la Loi Hadopi, il s'est déroulé (se déroule) hors de l'assemblée nationale. Et on n'empêchera pas la réalité de rattraper cette loi et de finir par avoir sa peau. Paradoxale est alors la réaction du politique. Au lieu de faire la seule chose qui serait raisonnable, partager ce pouvoir, mettre à profit la formidable capacité contributive contributeur des réseaux pour co-construire du politique, il fait le contraire, il revient  en arrière, vers une époque bonapartiste où un seul homme pouvait croire contrôler l'empire. Le pouvoir est-il en train de se suicider?  Il ne pliera pas les réseaux. C'est ce qui est expliqué ailleurs dans la théorie de l'élastique.

Oracle N° 3 : les machines pyramidales s'effondrent.

L'Etat court vers son obsolescence. Mais comme dans "Le Sixième Sens", il ne le sait pas encore. Il croit structurer des territoires, définir des règles de fonctionnement selon le différents échelons que sont la nation, la région, le département, la commune. Avec, au dessus, ce qu'on appelle l'Europe des Nations. Or, de plus en plus, les territoires se développent hors de leurs frontières administratives, par empirisme. C'est l'usage qui en trace la géographie et les voies de circulation, qui active les territoires réels et qui se moque pas mal des cartes tracées par les technocrates, elles ne veulent plus rien dire. De même se composent des communautés qui n'ont plus rien à voir avec des nations, des région ou des villes, ni même avec des groupes sociaux reconnus. La « nation Facebook » aura bientôt autant d'habitants que l'Union Européenne et pourtant pas un seul drapeau aux Nations Unies. Les identités personnelles et sociales se déconstruisent et se reconstruisent au gré des appartenances que chacun se trouve, en s'affranchissant de toutes les règles édictées par les pouvoirs institutionnels. Les entreprises sont en réseau, les militances sont en réseau, le culture est en réseau, la recherche est en réseau, les diasporas se reforment en nations virtuelles. Il n'y a que le pouvoir politique qui reste désespérément accroché à ses pyramides vacillantes, celles des palais présidentiels, des grandes administrations hiérarchiques, des institutions centralisatrices. Et mêmes des réseaux fermés sur lesquels il avait l'habitude de s'appuyer : les grand corps de l'Etat, les incubateurs de technocrates : les grandes écoles, les think tanks et autres clubs d'influences plus ou moins occultes. Les réseaux s'insinuent dans les interstices de ces pouvoirs là, comme les vagues rongent la falaise et la falaise ne gagnera jamais cette bataille. Les machines pyramidales sont condamnées. Mais elles réagissent comme un ultime sursaut de la pire manière qui soit, en renforçant leur pouvoir, elle croient assurer leur survie, elles accélèrent leur perte. Plus elles centralisent, plus elles fabriquent de l'entropie qui vient nourrir les réseaux., les contrepouvoirs. Les conséquences ne sont pas réjouissantes : renforcement des mouvement anti et alter, mais aussi et surtout, de la violence sociale.



Pierre Gandonnière

1Au sens de Donald Winicott

2Dans Notre Dame de Paris l'archidiacre Claude Frollo prononce cette phrase en désignant un livre puis la cathédrale : « Hélas, ceci tuera cela ». Depuis, cette formule désigne la crainte qu'un nouveau média ne fasse disparaître son prédécesseur. Peur toujours présente à chaque révolution médiatique. Mais toujours démentie par les faits. Aucun média n'en a jamais tué un autre.

- Publié dans : Les Essentiels
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Samedi 26 septembre 2009

Qu'est-ce que le storytelling? Une certaine façon de raconter une histoire. L'interview de Nicolas Sarkozy mercredi sur TF1/France2 en est une vivante illustration. La scène se passe à New York, dans les locaux de l'ambassade de France, pendant le déroulement de l'assemblée générale de l'ONU. Comment détourner l'évènement pour qu'il serve de cadre à une mise en scène de la parole présidentielle?

 





L'évènement

Les personnages principaux en sont :

Barak Obama.

Il joue gros. C'est sa première intervention devant cette assemblée. Il vient défendre une nouvelle approche étatsunienne qui pour l'instant rencontre peu de succès : le multilatéralisme.

Muammar Khadafi

C'est la première fois qu'il est admis dans cette assemblée. Il arrive en bousculant tout et en ne respectant aucune règle, mais il arrive. L'enjeu est pour lui de devenir un interlocutoire crédible, une force proposition constructive, ou de rater sa mue.

Mahmud Ahmadinejad

Le président iranien est sur la sellette. Élection contestée, soupçon de vouloir construire l'arme nucléaire. Ses alliés de toujours semblent prendre de la distance : Russie, Chine...

 
Les dossiers chauds d'après Ban Ki-moon sont : le climat, le nucléaire, la pauvreté. D'après Barack Obama, il faut y rajouter le processus de paix entre Israël et la Palestine, et surtout cette question de gouvernance mondiale.

A l'évidence, sur aucun de ces sujets la France ne pèse d'un poids décisif. Le président de la République est au mieux un personnages secondaire de l'histoire.

Comment construire une histoire dans laquelle il apparaîtrait comme un personnage principal?

 
Le Storytelling


   1. Tout d'abord adopter un traitement médiatique franco-français. On est sûr de partager le même regard sur les évènements, un regard nombriliste. Avec la presse internationale, ça ne se passe pas comme ça. Même les journalistes belges sont devenus suspects (voir Sarko Circus, 5 tours de passe passe de la communication présidentielle)

   2.Choisir les journalistes, comme d'hab, ceux qui sont habitués à travailler en miroir sans jamais apporter de vraie contestation. (A laisser passer sans réagir des phrases comme « présenter les coupables devant la justice » ou « il n'y a plus de paradis fiscaux »)
   3.Mélanger des problématiques où l'on s'attribue le rôle principal

C'est ainsi qu'on va bien peu parler de ce qui se passe à l'ONU mais plutôt du G20 de Pittsburgh les 24 et 25, soulignant que le principe du G20 est une initiative française, même si c'était au titre de président de l'Union Européenne et non pas en tant que France. Du sommet de Copenhague et de l'exemplarité de la France à travers la taxe carbone. Et aussi et tellement, des affaires intérieurs françaises.

Ce mélange des discours et des décors a pour effet de laisser entendre un président de la République Française qui serait au centre de tout, sur la scène internationale comme il l'est sur le territoire intérieur. Il met en scène le pouvoir incantatoire de la parole présidentielle : « il n'y a plus de paradis fiscaux ». Enfin, il suggère l'image d'une France lumière du monde, entraînant à sa suite le reste des nations, et prêchant par l'exemple. On comprend soudainement pourquoi ce n'est pas très important que la fameuse taxe carbone, sous sa forme actuelle, soit à peu près totalement inefficace. Sa véritable vocation est de témoigner de l'exemplarité de la France, de servir d'argument-choc au discours présidentiel lors du prochain sommet de Copenhague.

Ce n'est plus seulement la parole présidentielle et sa mise en scène, c'est maintenant la politique elle-même qui est storytellée. Les mêmes recettes de communication politique nationale appliquées ici à une pseudo-scène internationale aboutissent à mettre en scène une sorte de tout puissance présidentielle rêvée et à la propulser dans une dimension planétaire.

Théorème de Cyrano de Bergerac :


Je suis le plus bel homme de ma chambre. Ma chambre est la plus belle de l'hôtel. Mon hôtel est le plus beau de Paris. Paris est la plus belle ville du monde. Donc je suis le plus bel homme du monde.

 

Pierre Gandonnière
- Publié dans : Actualité - Communauté : Journalistes et clubs presse
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Mercredi 23 septembre 2009



Chaque problème a sa solution, comme chaque pot a son couvercle et bon chat bon rat. Mais en l'occurrence la sagesse populaire n'est pas forcément sage. Ni populaire. Il existe plusieurs manières (et pas : une seule) de traiter un problème. Les plus efficaces ne sont pas toujours les plus avouables.

Pour résoudre un problème :
1. Lui trouver une solution.
C'est la plus banale. Nous sommes formés à l'esprit cartésien  selon lequel : a + b = c. Il existe une seule manière de résoudre une équation, une seule réponse juste et il s'agit de la trouver. Dans les affaires humaines, cela correspond au royaume de la technocratie : faire croire qu'il n'y a pas de choix contradictoires entre des projets différents sous-tendus par des valeurs, des croyances, des idéaux. Mais que toute question politique se résume finalement à trouver la solution unique de l'équation, la seule réponse juste à un problème bien posé. Il ne peut donc pas y avoir de débat. Si l'un a raison c'est que l'autre a tort. Pas de controverse possible. Pas de politique, seulement de la technocratie. On dit que si l'on confiait le Sahara aux énarques, dans six moins il faudrait importer du sable. Ils auraient donc réussi à inventer à la fois le problème et la solution. Mais même uniques, les solutions ne résolvent pas forcément les problèmes. Elles produisent souvent des effets pervers. En plus elles ne sont pas forcément applicables.

Exemple 1. Pas forcément applicables. Problème : la faim dans le monde . Postulat : il y a assez de richesses pour nourrir tous les habitants de la planète. Solution : il suffit dons de répartir plus équitablement. Merci de bien vouloir expliquer à l'ONU et à ses 192 états membres, la marche à suivre.

Exemple 2. Effets pervers. Problème : les travailleurs perdent trop de temps dans les transports, on veut raccourcir le temps de trajet. Solution : la voiture est plus efficace que le vélo ou la mobylette, on favorise donc l'acquisition d'automobiles. Effet pervers : au lieu de raccourcir les distances, on les allonge. Avec la voiture, les salariés vont choisir d'aller habiter non plus à 5 ou 10, mais à 30, 40, 50km de leur résidence. Avec le TGV, beaucoup plus.

Exemple 3. Ne résolvent pas. Problème : le chômage. Pour éviter la dé-socialisation des chômeurs on invente un système d'aide et d'assistance : les indemnisations, qui leur permettent de conserver un minimum vital. Cela ne résout en rien le problème du chômage. Au contraire, la solution se crée une rente de situation sur le problème et empêche de le résoudre. Les employeurs hésityent moins à licencier. Les salariés privés d'emploi risquent de s'installer dans la précarité. De même, si demain les automobilistes ne font plus aucun excès de vitesse, les radars ne seront plus rentables, on ne pourra plus en installer et l'état perdra 500 millions d'euros par an. La repression ne doit donc pas faire disparaître l'infraction. Si le problème était soudaine résolu, il tuerait la solution. Or, elle est au moins aussi importante que le problème.

Pour résoudre un problème :
2. Surtout ne pas y toucher !
Le plupart des problèmes se résolvent d'eux-mêmes, ou sinon tout le monde finit pas les oublier ce qui revient au même. Un problème auquel plus personne ne pense n'est plus un problème. Selon le principe d'une sage médecine qui dit :"un rhume bien soigné passe en une grosse semaine. Alors que mal soigné il se traîne bien huit jours", laisser faire la nature. C'est d'ailleurs la consigne que se refilent certains ministres de l'Education Nationale si l'on en croit la rumeur, au moment de la passation des pouvoirs à leur successeur : "Surtout ne faites rien". Faire quelque chose, c'est prendre le risque de l'échec, très compromettant pour la suite d'une carrière. Ne rien faire, c'est laisser prendre ce risque aux autres, et un concurrent affaibli, c'est un point de gagné. Edgar Faure (qui fut ministre de l'Education Nationale) en avait fait presque une devise : « l'immobilisme est en marche, et rien ne pourra l'arrêter".


Pour résoudre un problème :
3. L'aggraver.
Beaucoup de problèmes se résolvent tous seuls, certes, mais à leur rythme. Et il se peut que ce ne soit pas suffisant. Pas assez rapide. Le JT de 20 heures n'attend pas. D'où ce formidable accélérateur qui enclenche chez le problème un furieux désir de se résoudre tout seul, spontanément : l'aggraver.

Exemple. La circulation automobile.
Depuis l'origine remontant pratiquement au char de Cugnot, la place des automobiles n'a cessé de croître, bouleversant la physionomie de nos villes : rues encombrées, dangerosité accrue pour les pétons, pollution de l'air, bruit, accidents. Pour y répondre on n'a cessé de pratiquer toujours la même politique : adapter la ville aux automobiles, réduire les trottoirs, modifier les infrastructures pour améliorer les fluidité de la circulation, harmoniser les feux sur les rythmes des voitures. Avec une seule conséquence, toujours la même : une augmentation inéluctable et constante du trafic automobile. Non seulement le problème n'était pas résolu, mais il ne cessait de se développer. Jusqu'au bord des années 2000 où l'on commença à passer de la solution 1 à la solution 3 : au lieu de résoudre le problème, essayons de l'aggraver. Au lieu d'augmenter l'espace dédié à l'auto, réduisons-le. Au lieu d'adapter le trafic au mode de circulation de l'auto, désadaptons-le. Couloirs de bus,en site propre, espaces piétonniers, tramways mangeant une partie de la chaussée, pistes dédiées aux modes doux, réduction de la vitesse  et bientôt  adoption du code de la rue. Résultat : pour la première fois depuis que l'automobile existe, le trafic urbain a commencé de régresser.

De même certains médecins soignent le mal par le mal. De même dans certaines thérapies de Palo Alto, chères à Paul Watzlawick, recommande-t-on de prescrire le symptôme. Certes il peut arriver que le patient en meure. Mais pas tellement plus souvent que si on n'avait rien fait. Il arrive aussi que le patient, se sentant persécuté dans son symptôme, se mette à en changer pour pouvoir continuer à rester malade, mais d'autre chose.  Ce qui nous conduit tout naturellement au point suivant : pour résoudre un problème .....



Pour résoudre un problème :
4. Changer de problème.
C'est toujours la question de la clef et de la serrure. Lorsqu'on n'arrive pas à trouver la bonne clef qui aille avec la bonne serrure, peut-être vaut-il mieux chercher la bonne serrure qui aille avec la clef. Ça paraît idiot. Et pourtant. C'est ce qu'on fait en permanence en médecine. Beaucoup de pathologies n'apparaissent et ne se développent que parce qu'il existe une place pour elles dans la nosographie et qu'on en connaît le traitement correspondant. En décrivant l'hystérie de conversion, Freud, après Charcot, a suscité de nombreuses vocations d'hystériques qui se sont mises à manifester  exactement le tableau clinique qui avait été décrit. Il ne s'agit pas de dire qu'en réalité ces personnes ne souffriraient de rien, mais de dire qu'il faut bien que cette souffrance prenne une forme, et  tant qu'à faire autant que ce soit une forme connue. Et soignable. Ainsi les schizophrénies à personnalités multiples ont-elles plus ou moins de succès selon les époques et selon les régions du globe, davantage aux USA, très peu en France où les cas cliniques demeurent rares. EIles suivent exactement la courbe d'intérêt que leur portent les médecins. De même la fameuses crise de foie, spécialité typiquement française pratiquement inconnue ailleurs. Les maladies orphelines sont par nature, très rares. Et encore bien plus rares les affections qu'on ne serait même pas capables de décrire et d'expliquer. Il en résulte qu'un problème qui ne se connaît pas de solution est peut-être un problème qui n'existe pas. A tel point qu'on n'aurait tout intérêt intérêt à le poser différemment, voire même carrément à changer de problème. Et quitte à en changer, autant opter cette fois-ci pour un dont on connaisse par avance la solution. En conclusion,  plutôt que de s'échiner à chercher d'hypothétiques solutions à des problèmes qui peut-être n'existent pas, on a tout avantage à cherche plutôt inventer les problèmes en fonction des solutions qu'on a en magasin.

Exemple : le trou de la Sécurité Sociale. Quelles en sont les causes, les conséquences? Quel est le moyen de le régler une fois pour toutes alors qu'on court derrière depuis plus de 50 ans? Aucune importance. Mais voici les remèdes : augmenter les cotisations, diminuer les prestations. Quand au problème appelez-le comme vous voulez, expliquez-le comme bon vous semble : la crise, les gaspillages, la mauvaise efficacité des traitements.....


Pour résoudre un problème :
5. Le cosmétiser.
Un problème n'est un problème que parce qu'il a mauvaise mine. Dès qu'il retrouve des couleurs, plus personne ne s'inquiète de lui. On  utilisera donc deux types de cosmétiques : les chiffres et les lettres.
Avec les lettres on fait des mots qui font des phrases qui font des belles marquises vos beaux yeux me font mourir....Et le problème prend un air badin. Sous les paroles de la ministre de l'Économie Christine Lagarde, la récession de 2009 n'est jamais qu'un épisode de "croissante négative". Les aveugles deviennent non-voyants, les handicapés des personnes à mobilité réduite, et les cons des malcomprenants. Un sans-abri n'est plus qu'un Sans Domicile Fixe. Comme si on lui avait finalement trouvé un abri mais qu'il s'amusait à en changer tout le temps. Une sorte de jetsetter de la mouise. SDF dûment siglé, il entre enfin dans une catégorie administrative ce qui veut dire qu'il existe une réponse appropriée à sa situation. On pourra toujours objecter que ça ne change pas grand chose pour lui et que ça ne résout pas son problème. Le sien non, mais celui de l'administration, si.

Et les chiffres. Winston Churchill avait coutume de dire "Il y a trois sortes de mensonges : les petits mensonges, les gros mensonges, et les statistiques". Il n'a pas vécu assez longtemps pour connaître le triomphe de  la troisième catégorie sous les efforts conjugués de l'informatique et de l'internet. Désormais les statistiques sont à la fois globales, virtuelles, cybernétiques et interactives. Elles sont l'oracle absolu. Tout le monde a bien compris qu'il est plus facile de (dé)régler le thermomètre que de soigner la fièvre. Aussi les statistiques du chômage, après correction des variations saisonnières finissent-elles toujours par montrer un ralentissement de leur accélération qui n'est pas sans laisser supposer que le pic de l'aggravation est peut-être déjà derrière nous et que dans un avenir proche il n'est pas impossible que nous assistions à une inversion de tendance. C'est à dire une accélération du ralentissement, si l'on suit bien. Sport national : la côte du président de la République. En septembre 2009 , à 47% d'opinions favorables contre 49% de défavorables, elle est mauvaise (BVA L'Express). Mais, comme on n'y peut rien on préférera communiquer sur le fait qu'elle est en hausse de 2% sur l'indice précédent, même si les 2% en question sont entièrement inclus dans la marge d'incertitude correspondant à un échantillon de 1000 personnes : 3%. En clair, statistiquement, il ne s'est rien passé. Mais rien, ça ne fait pas une information.



5 manières de résoudre un problème et tant de problèmes qui restent inachevés. C'est à se demander si on a réellement essayé d'en finir avec eux ou si on s'est contenté de jouer avec. Résoudre un problème, l'éliminer, c'est supprimer du même coup sa solution, c'est aussi priver de sa raison d'être celui qui en avait la charge. Aujourd'hui, on ne résout plus les problèmes, on les gère. On les entretient. Selon le principe digne du docteur Knock : "souvenez-vous qu'on est là pour vous soigner, pas pour vous guérir".
Par Pierre Gandonnière - Publié dans : Les Essentiels - Communauté : Journalistes et clubs presse
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Dimanche 13 septembre 2009

A défaut d'enflammer les dancefloors, le Ministre de l'Intérieur a réussi à mettre le feu à lui-même. Retour sur un feu de forêt médiatique.

Autopsie d'un piège
Parce qu'il est l'invité vedette du lynchage médiatique, Brice Hortefeux porte seul la responsabilité des propos incriminés : "Quand il y en a un, ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes." Or, il s'agit en réalité d'une construction collective qui aboutit in fine à cette phrase. Construction dans laquelle on trouve la situation : on présente le jeune Amine à Hortefeux pour une photo. Et c'est dans cette présentation que des phrases sortent du groupe : "il est arabe mais il mange du cochon et boit de la bière" ou encore "c'est notre arabe". Donc : il n'est pas comme les autres. Construction avec aussi le background. Hortefeux n'est pas l'abbé Pierre. Il est celui dont le nom s'est attaché à la politique la plus violemment anti-immigrés menée dans ce pays depuis des décennies. Plus largement il représente le bras armé d'une volonté politique sarkozienne de liquider l'option FN, non seulement en syphonnant l'électorat lepenniste mais surtout en le vidant de sa principale raison d'être: Hortefeux a mené au nom de la droite traditionnelle, la lutte contre l'immigration que Le Pen promettait à son électorat depuis 20 ans. C'est cet Hortefeux qui parle, ce 5 septembre à Seignosse. A chaque prise de parole on ne dit pas seulement ce qu'on dit on dit d'abord qui on est, et cela oriente tout le sens du message. Enfin construcion collective parce que ce n'est pas l'énonciation qui fait le message mais la réception. Peu importe ce qu'il a réellement dit ou voulu dire, ou cru dire, ou fait semblant de ne pas avoir dit. La seule chose qui compte est ce qui a été entendu. Parce que c'était Hortefeux, cet Hortefeux là, parce qu'en même temps que sa phrase on entend le contexte, on ne peut pas y percevoir autre chose qu'une plaisanterie à connotation raciste. Un racisme de salon, très édulcoré, faits de préjugés pas encore résorbés. Pour couronner le tout, le cœur du piège réside dans une figure de style que les médias adorent et qui produit à chaque fois un succès public éclatant : le paradoxe. Ce ministre qui fait des blagues sur les arabes vient de virer un préfet pour des faits du même type. L'arroseur va-t-il aussi s'arroser ? Enfin se pose la question de la diffusion et de la transmission. Quelle surprise!  L'opposition reprend cette phrase à l'envi et s'en sert pour pilonner le ministre de l'Intérieur ? C'est de bonne guerre, non? On ne vient quand même pas de découvrir que, dans le monde politique, l'interprétation d'un propos n'est pas forcément bienveillante, et même  : pas forcément honnête. Chirac le 19 juin 1991 a connu la même mésaventure avec son fameux discours sur 'le bruit et l'odeur".


La meilleurs défense, c'est le suicide
Hortefeux est un des deux fondements de la maison Sarkozy. Hors de question de le laisser ravager par les flammes. Mais les pompiers n'ont-ils pas fait plus de dégâts que l'incendie? La défense du N°2 du gouvernement paraît tellement improvisée que les démentis n'arrêtent pas de se démentir eux-même. "Ce sont des images volées". Ben non, on sait maintenant qu'elles ont été tournées de manière tout à fait officielles par Public Sénat. "La phrase a été déformée et sortie de son contexte" On connaît aujourd'hui la phrase et le contexte, on ne voit toujours pas où il y aurait eu déformation. La première stratégie de "il n'a pas dit ça" a donc fait long feu. Dernière tentative d'enfumage : "c'était du second degré", ou encore "mais non je parlais des auvergnats". Là encore, ça ne prend pas. Reste le plan B : "Hortefeux n'est pas raciste, je ne connais bien" (Fadela Amara, Jack Lang...). On abandonne la bataille sur les propos pour la reporter sur l'homme. Mais c'est pire. L'homme est celui qui a expulsé 30 000 immigrés par an depuis 2007. Que lui soit raciste ou non en son âme et conscience n'a plus aucune importance. Son image est irrémédiablement marquée par les politiques qu'il a menées et qui sont perçues comme racistes. Cette image est marquée par de nombreuses séquences d'actualité, des expulsions musclées par charters, des traques de parents à la sortie des écoles, de sans papiers au desespoir qui se défenestrent pour échapper à la police. L'image d'Hortefeux est faite de ça. Elle y est associée. Quand bien même l'homme serait un fort brave type pas raciste du tout -pourquoi pas?; son image médiatique est fortement plombée. Et c'est elle qui parle, pas lui. Reste le plan C : discréditer les médias, en l'occurrence internet, par qui le scandale arrive. Condamner l'ampleur qu'a prise la polémique comme si on y était pour rien. Comme si, à force de tergiverser, de s'emberlificoter dans des explications vaseuses ou inexactes, dans son incapacité à s'expliquer franchement, dans une stratégie consistant à attaquer les autres; le ministre n'avait pas largement aggravé la situation en se discréditant encore un peu plus. En communication de crise, on recommande de ne donner que des informations exactes, de reconnaître immédiatement ses erreurs, pour ne pas laisser enfler des polémiques. Et même de présenter des excuses quand on est on a blessé des gens. Bref de faire la part du feu.

Le coup de l'élastique
Ce n'est pas la première fois que des politiques se font pièger par des paroles malheureuses qui tournent en boucle sur le net et continuent de les poursuivre des années après : "Casse toi pauv'con", la bravitude", "il y a trop de noirs dans l'équipe de France", "Zapaterro n'est peut-être pas très intelligent...", "...si on rajoute à ça le bruit et l'odeur!". Ces paroles qui leur échappent et se retournent contre eux, souvent de façon très injuste, ne sont que l'élastique qui leur revient dans la figure. Ils passent leur temps à tirer dessus dans l'autre sens, celui d'une communcation 100% sous contrôle. D'un côté les images "volées" utilisées sans contrôle et sans aucune éthique. De l'autre des images construites, scénarisées, storyboardées qui voudraient transformer les politiques en personnages d'un show permanent de téléréalité dont ils seraient la vedette (Les 5 tours de passe-passe de la communication présidentielle). D'un côté une production-diffusion "d'informations"  animée par l'intention de nuire au sujet. De l'autre une production-diffusion d'informations animée par l'intention de faire la promotion du sujet. Bref ces images volées ne sont rien d'autre que de la contre-communication. Plus les politiques voudront renforcer la maîtrise de leur communication et plus, par contrecoup, ils créerotn un appel d'air pour la contre-communication. C'est ce à quoi on assiste aujourd'hui. Entre ces deux espaces, il devrait en exister un troisème, médiateur, médiatique, qui repose sur le principe de l'indépendance des sources. Le fait qu'une information ne soit pas là pour nuire ou pour promouvoir mais pour informer. Mais cet espace proprement informationnel est en train de se rétrécir, absorbé peu à peu par la communication, et rongé de plus en plus par la crise du journalisme qui voit réduire chaque jour ses marges de manœuvres. Moins il y a de journalisme et plus les deux "communications" se retrouvent face à face.

Pierre Gandonnière
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Jeudi 10 septembre 2009

 

Ce n'est pas un bidonnage. La visite de Sarkozy à l'usine Faurecia de Flers, ce 3 septembre, rélève  des pratiques de communication politique habituelles et non d'un ratage. Le casting des figurants de moins d'1m70, la mise sous séquestre du site, le verrouillage complet de l'évènement, la mise en scène, tout est normal.

  De quoi s'agit-il? Pas d'un événement fortuit, d'une visite impromptue commandée par l'actualité. Mais d'un événement provoqué intentionnellement pour les médias, un cadre offert à la parole présidentielle, avec un objectif précis : faire passer le message que la relance pointe son nez. Dans l'industrie automobile justement, là où l'argent public a plu tant et plus. Dès lors, faire semblant de se demander s'il y a eu mise en scène et casting relève du foutage de gueule pur et simple. Cela revient à douter des compétences professionnelles d'un Thierry Saussez ou d'un Jean-Michel Goudard. Bien sûr que tout est maîtrisé; le spectacle doit être parfait. La question est plutôt : quelle est cette forme de communication politique qui se substitue de plus en plus à l'information ? "Substitue", car il semble bien qu'on assiste à un classique de l'illusion : l'escamotage.

  Une communication totalement sous contrôle. Sous Chirac déjà, les journalistes se plaignaient d'être embrigadés par le service de presse dirigé par Claude C. Une corde pour les tenir à distance, l'impossibilité de filmer autrement que sous l'angle qui leur a été assigné. Sarkozy va plus loin. Pendant la campagne de 2007 Sarko TV produisait elle-même une couverture d'images vidéo techniquement parfaites qui mettaient en valeur le candidat dans sa geste de conquête de l'Elysée.  Ces rushs étaient proposés aux médias. Et l'équipe de campagne s'étonnait que les JRI s'obstinent à tourner leurs propres images alors que « on peut vous fournir tout ce que vous voulez ! » Aujourd'hui l'équipe de Sarko TV est devenue celle de l'Elysée et elle poursuit la même mission : téléréaliser le président. Les journalistes sont entrainés dans un tourbillon infernal où ils n'ont plus d'autre choix que d'assister au show permanent qu'on joue pour eux. Le reportage de la RTBF n'a été possible que parce que le journaliste, au lieu de suivre la folle caravane, a fait du backstage : il a filmé avant, après, à côté, plus loin, ailleurs. Il n'a posé que des questions qui n'avaient rien à voir avec le sujet du jour, qui n'étaient pas dans le dossier de presse. Il s'est comporté comme un grossier malpoli de journaliste. Pendant ce temps, la presse française se contentait d'assister au spectacle de patronage donné pour elle.Elle ne pourrait d'ailleurs pas faire autrement. Il faut être belge pour s'affranchir ainsi des usages. Les journalistes embeded de la presse française ne pourraient tout simplement  pas se le permettre. Ce serait prendre le risque de ne plus faire partie du voyage, d'être coupé de la principale source d'information élyséenne : l'Elysée lui-même.

  Le magicien de la communication a cinq tours dans son sac.

  1) La cavalcade.

Il faut l'avoir vu pour le croire, c'est un train d'enfer ! On n'approche pas le président comme ça. Les journalistes doivent être accrédités. On leur donne donc rendez-vous à un check point où leurs accréditations sont vérifiées, puis ils sont pris en charge par bus spéciaux et conduits sur le lieu de l'évènement. Au pas de course on les débarque, les services de sécurité leur ouvrent les portes et les font passer par les entrées dérobées, des couloirs qui leur donnent accès au coin presse qui leur a été réservés. Sarko TV est déjà sur place et produit les belles images qui alimenteront le site du président. Il n'y a pas d'autre choix que de suivre le mouvement. Quiconque s'écarte un instant du flux se trouve éjecté. On court, on se pose, on court.

2) Le storytelling.

L'histoire est déjà préracontée, le scénario est prédéfini. Il faut bien comprendre que le storytelling ce n'est pas mettre en récit la vie du président telle qu'elle se déroule "naturellement". C'est concevoir, imaginer, écrire une histoire, bâtir un scénario qui sert des objectifs de communication bien précis, puis REALISER le film, c'est à dire tourner l'histoire et la faire jouer par le président. C'est un Loft Story élyséen, Nicolas Sarkozy est téléréalisé. Les journalistes reçoivent par dossier de presse tous les éléments de l'histoire : scenario (programme) dialogue (discours) casting...

3) Le storyboard.

Bien sûr, puisqu'il s'agit de sortir des images, la production aura tout prévu. Bien sûr le lieu de tournage aura été repéré, le décor choisi, les figurants et les acteurs soigneusement sélectionnés. Les placements de caméras, les cadrages, les déplacements de personnage, tout est prévu. Comme sur un storyboard, on doit être capable d'écrire image par image tout ce qui va permettre de raconter l'histoire. Ceci pour une raison évidente : Sarko TV  a besoin de prévoir tout cela pour  organiser son propre tournage. Et ce qui aura été mis en place pour Sarko TV le sera aussi pour tous les autres médias. 

4) La fuite vers le virtuel.

Le passé est dangereux : il existe. Il suffirait qu'on vienne y fouiller un peu pour découvrir des placards pleins de cadavres qui bougent encore. Le présent n'est pas fiable. Contradictoire, ils est toujours prêt à basculer d'un côté ou de l'autre. Alors que le futur est très rassurant, il ne peut pas encore être démenti par les faits, il n'y en a pas ! D'où la stratégie de communication proactive de l'Elysée : l'effet d'annonce permanent. Une véritable préemption du futur. La logique communicationnelle :  "1 problème entraîne 1 annonce" , remplace la logique naturelle :  "1 problème entraîne 1  solution". Ce n'est pas la même chose. L'annonce renvoie à un évènement potentiel, au sens strict : virtuel. La solution agit sur le réel. L'annonce est un simple acte de langage, un performatif autoréferentiel. 

5) Une carte postale par jour.

On pourrait dire aussi : un clou chasse l'autre. La carte postale consiste à adresser un message chaque jour dans les médias, storybordé, pré-raconté, prêt à diffuser. L'organisation d'un joural télévisé est faite de telle sorte qu'il ne peut pas y avoir deux sujets dans la même case. S'il y a déjà une information concernant le président, il n'y a plus de place pour une deuxième éventuellement moins favorable. La stratégie de communication consiste à saturer cette case chaque jour. Quand au principe du clou, il dit que le sujet du jour efface celui d'hier. On ne se retourne jamais, on ne laisse jamais à l'autre le temps de réagir. 

  La communication politique présidentielle a donc pour effet de sidérer la production journalistique pour lui couper toute possibilité de réaction ou d'initiative. Elle remplace l'information par un contenu médiatique prêt à l'emploi, issu des services para-élyséens. Elle tend à remplacer le mode de production journalistique par un mode de production médiatique de type "communicationnel". Remplacer la réalité (au sens de : représentation du réel) par la téléréalité (au sens de : fiction scénarisée construite à partir de personnages réels). En ce sens elle téléréalise le président.Cette dérive est d'ailleurs parfaitement assumée par ses promoteurs. Un des gourous de la communication présidentielle, Thierry Saussez, aujourd'hui chef du SIG (Service d'Information du Gouvernement) le proclame. Dans ses ouvrages il donne une définition étonnante de la communication et de l'information. Selon lui, ce qui distingue l'information de la communication, c'est que "l'information est à sens unique(...) la communication fonctionne dans les deux sens"*. L'information et la publicité, c'est donc la même chose ! D'ailleurs il insiste pour présenter son activité de promotion de l'action gouvernementale comme étant "de l'information". Au nom de quoi les communicants de l'Elysée sont devenus des vases communicants qui déversent directement la communication dans l'information.

PG

  *p.8 de "Le Style réinvente la politique", Presses de la Renaissance, 2004

  N.B.

Voici trois "trucs"  utilisés par l' illusionniste de music-hall : 

1.Parler plus vite que l'autre ne comprend.

Il s'adresse à ses interlocuteurs avec un discours tout prêt et appris par cœur. Son débit est légèrement accéléré. L'esprit du spectateur est entièrement mobilisé pour essayer de le suivre. 

2. Occuper le corps pour endormir l'esprit.

Les personnes qu'il fait monter sur scène sont toujours occupées à faire quelque chose : tenir un foulard, tendre le bras, se maintenir dans une position inconfortable. La vigilance du sujet, concentré sur cette tâche,  est complètement démobilisée. 

3. Montrer pour mieux cacher

Tout le jeu de l'illusionniste consiste à attirer l'attention à un endroit....pour la détourner de ce qui se passe à un autre.  Les substitutions, escamotages apparitions, disparitions, se font toujours pendant que l'attention des spectateurs est attirée ailleurs. Chez un illusionniste, le geste qui consiste à montrer ostensiblement quelque chose marque toujours qu'on est en train d'escamoter autre chose.

Troublante ressemblance, non....

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L'Ecologie de l'Information

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