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L'Ecologie de l'Information

L'Ecologie de l'Information

L'information est ce qui transforme le monde


En Off (Lyon TV) un exercice d'anti-journalisme

Publié par Pierre Gandonnière sur 25 Mai 2010, 16:33pm

Catégories : #Médias

TEhr.jpg"Questions pas assez incisives", "format trop long", "manque de rythme", la profession se pose volontiers en donneuse de leçon à propos de cette émission que j'anime sur Lyon TV depuis trois ans. Comme s'il n'y avait pas d'autre approche possible que les standards du métier. Et sans même chercher à comprendre ce que nous essayons de faire. C'est à dire, justement, de l'anti-journalisme. On ne peut pas à la fois entendre les critiques contre les pratiques journalistiques et ne rien changer. Voici les plus fréquentes, à propos de l'interview.
  • Les journalistes n'écoutent pas. Ils ont leur idée. Ils cherchent à faire dire quelque chose à leur interlocuteur, comme s'ils savaient mieux que lui ce qu'il doit penser.
  • Dans une interview, il semble que la question soit plus importante que la réponse. Des questions incisives, déstabilisantes, voilà le jeu. Montrer qu'on connaît bien son sujet, qu'on sait de quoi on parle, qu'on tient la route, qu'on est un vrai professionnel. Le véritable public auquel on s'adresse, c'est "la profession". L'invité n'est qu'un trophée de plus sur son tableau de chasse (J'ai "fait" Untel)
  • Une interview est construite comme un piège savamment ficelé. Il faut arriver à faire entrer l'invité dedans, l'y maintenir, l'empêcher d'en sortir. Quoi qu'il réponde à la question N°1, on lui posera la question N° 2 comme s'il ne s'était rien passé, puis la N°3, etc. Parfois la conclusion est déjà écrite avant le début de l'interview (à la TV).
  • D'ailleurs, il n'y a pas vraiment de questions. On préfère souvent construire les interviews à partir d'une suite d'affirmations péremptoires. A l'invité de se débrouiller pour infirmer ou confirmer.
  • Il faut toujours garder le contrôle de la situation. Ne jamais laisser l'invité reprendre pied, lui imposer un rythme rapide, où il n'a pas le temps de réfléchir, où il ne peut en aucun cas "faire un tunnel", c'est à dire développer une idée. On lui coupera  la parole en permanence, de préférence avant qu'il ait eu le temps de dire quelque chose d'intéressant.

L'interview traditionnel repose sur deux préssuposés :
1. Je
(moi, le journaliste) sait et c'est moi qui ait raison.
2. L'autre
(l'invité) cherche toujours à se défiler et ne dit jamais la vérité spontanément, il faut l'y contraindre.

Il serait illusoire de s'imaginer que le public ne voit pas ces grosses ficelles. C'est au contraire ce qui l'agace le plus dans la journalisme.


Avec l'émission En Off
, nous tentons une expérience d'anti-journalisme. Pas une attaque contre le journalisme, pas une critique supplémentaire qui s'ajouterait aux autres sans plus de succès. Mais une autre manière de faire, pour voir. Un contrepied.

En Off repose sur deux postulats :
1. L'important, c'est l'invité, ce qu'il a à dire. Le journaliste part à sa découverte.
2. Le destinataire de l'émission, c'est le public, pas "la profession".



Voici les principes sur lesquels se construit En Off :
  • Tout repose sur l'écoute. Si on ne s'intéresse pas à ce que dit l'invité, ça ne peut pas marcher. L'émission ne peut pas être ficelée d'avance. En fonction des réponses, il va falloir s'adapter, improviser, tout en construisant un itinéraire chemin faisant.
  • Ce n'est pas une interview. On ne joue pas au ping pong avec l'invité, on ne lui renvoie pas la balle, on ne cherche pas à le piéger ni à marquer des points. On accompagne sa parole tout en l'aidant à trouver sa route.
  • Le plus important, c'est la réponse, pas la question. Que le journaliste apparaisse comme brillant ou non n'a aucune importance. Quelqu'un qui écoute, cela ne se voit pas, mais cela se sent.
  • On cherche la profondeur, pas la surface. On ne parle pas de l'actualité immédiate, personne n'a rien à vendre, l'émission doit pouvoir être vue aujourd'hui comme dans six mois ou un an. On se libère donc des petites phrases, des réactions à chaud et des effets faciles.
  • On prend le temps, on ne coupe pas la parole, on laisse parler, on laisse se développer le propos.
  • On co-construit. Il y a une trame, bien sûr. Plus l'émission est préparée, plus elle peut être intéressante. A condition qu'elle soit capable de se déconstruire et de se reconstruire en fonction de ce que l'autre dit, qu'elle reste ouverte en permanence, à l'écoute. L'idéal, c'est 100% préparé + 100% improvisé.
  • On ne coupe pas. Sauf incident technique à récupérer. On garde intact le fil de la conversation. Il n'y a pas de re-montage en régie qui transforme le produit et le scénarise. Respect de la parole de l'autre. On tourne une heure pour une heure de rendu.

Bien sûr ce jeu de co-construction est plus aléatoire qu'une émission pilotée au prompteur (encore que...). Certains invités se livrent plus facilement que d'autres. Certains sont parfois décontenancés qu'on ne leur renvoie pas la balle, qu'on ne leur oppose pas d'obstacle.Bien sûr, le journaliste doit s'adapter sans cesse, improviser, tricoter  son sujet en temps réel, et surtout : écouter. Il prend des risques. Il s'en sort plus ou moins bien, il n'est pas dans une position de meneur de jeu, il n'a jamais le premier rôle.
Mais à chaque entretien, on prend le temps d'une rencontre. Elle est ce qu'elle est. On laisse la place à l'inattendu, à l'imprévu. Même ceux qui ont déjà répondu à des dizaines d'interviews, des dizaines de fois les mêmes réponses aux mêmes questions, trouvent ici un espace où ils peuvent justement exprimer quelque chose qu'on ne leur a jamais donné l'occasion de dire. Sans qu'on ait besoin de les accoucher au forceps. En accompagnant leur parole, simplement.


C'est comme le vélo, on croit que tout cela tient en équilibre tout seul. Mais il faut reposer le tout  sur une mécanique à peu près huilée et mobiliser quelques savoir-faire.
  • Tout d'abord des techniques de communication interpersonnelle : l'écoute active, la reformulation, toute la gamme des questionnements.
  • Un cadre général qui est celui de l'entretien d'accompagnement adapté à la situation de l'émission. (On est très loin du cadre de l'interview.)
  • Une démarche qui s'appuie sur des techniques de synchronisation-guidage, là encore adaptées à l'intention de l'émission qui est de co-construire et non pas de diriger. Elle servent donc à trouver le point d'équilibre entre le deux interlocuteurs pour mener la machine à deux.


Informer, expliquer, comprendre. Nous sommes bien toujours dans le champ du journalisme. Avec une approche en contrepied.C'est en cela qu'on peut parler d'anti-journalisme

Pierre Gandonnière



N.B.
Toutes les émissions ne sont pas disponibles sur internet. Parmi les invités reçus : Roselyne Bachelot, François Chérèque, Danielle Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement, Nora Berra, Azouz Bégag, Jean-Jack Queyranne....La diffusion se fait en général en deux épisodes de 30 mn.

Lyon TV

Jean-Jack Queyranne

Thierry Ehrmann (La Demeure du Cahos)


Azouz Begag

Philippe Meirieu



 
Commenter cet article

Jules 10/09/2010 10:08


Ma minuscule expérience comme preneur de son pour des mag de TF1, M6, et même pour le réputé "envoyé spécial" me permet de confirmer...le reportage est scénarisé: s'il faut des larmes, on va les
chercher, de la colère? pas de problèmes, les invités sont triés sur le volet par des "casteuses", attention, il s'agit de mag de reportage (pas d'itv type news), mais on sait bien bien qu'une
omelette se fait en cassant des oeufs, chez Ducasse comme à la brasserie du coin...


film gratuit 16/07/2010 12:56


Waw, chouette blog, merci à vous de partager cette astuce et je \"plussoie\" ce point de vue ! J\'insiste, oui votre article est vraiment excellent, je reviendrai régulièrement vous lire. NB : Ca
fait du bien de vous lire !


sylvain O. 14/06/2010 00:23


Une belle définition de ce que peut être un journalisme respectueux des citoyens.
Vous expliquez bien ce qu’est la performance (quasi artistique) d'un journaliste TV: proposer une émission 100% préparée et + 100% improvisée.
Autre chose toute simple, mais essentielle, un journaliste n’est pas là pour se faire mousser et poser des questions plus importantes que les réponses.

Ça demande pas mal d’humilité, et c’est ça qui est beau !

Je vais regarder illico une de vos émissions pour juger sur pièce.


Bertrand de Buxis 27/05/2010 10:40


Je partage très largement votre point de vue mais je ne peux me résoudre à parler d'anti journalisme. Pour moi, il s'agit là de pur journalisme. Le premier rôle du journaliste n'est-il pas de faire
savoir, donc de permettre à ceux qui détiennent l'information de la présenter au public. Un journaliste dans sa fonction de base n'est qu'un relais entre la source qui détient l'information et le
récepteur (le public) qui l'attend. Notre fonction première est d'offrir au public suffisamment d'éléments d'information pour qu'il se forge sa propre opinion, pas de lui imposer le résultat de nos
réflexions personnelles. Dans ce cadre, le fait de laisser les sources d'information développer leur point de vue me semble essentiel tant pour la compréhension du sujet que pour le développement
d'une démocratie "éclairée" qui ne peut exister que parce que ses membres sont correctement informés et donc capables de pouvoir juger par eux-mêmes. Il faut multiplier ce genre d'émission et
combattre la pauvreté des JT qui ne sont plus que des magazines, combattre la pauvreté de leurs sujets "anglés" qui ne montrent qu'un petit aspect du sujet, combattre le journalisme qui se croit
plus important que l'information.
B de Buxis


Pierre Gandonnière 28/05/2010 14:58



C'est en effet bien le constat que je fais. Avec le fait que les pratiques journalistiques, de plus en plus, tournent en rond, se reproduisent à l'identique, alors
que justement chacun est bien conscient de leurs limites. Faces aux critiques, dont toutes ne sont pas injustifiées, et au discrédit, qui lui est mesurable, on n'assiste pas à une
remise en cause mais à un repli de la profession sur elle-même. Le terme d'anti-journalisme ne me satisfait pas complètement non plus. Mais il a le mérite d'annoncer la
couleur : nous prenons le contrepied des pratiques habituelles. En plus il réponde à une critique qui nous est faite :"mais ce n'est pas du journalisme". Non,
c'est de l'anti-journalisme. Peut-être qu'il faut passer par l'anti-journalisme pour refaire du journalisme autrement. Moi, le paradoxe me convient. Et je continue de chercher
d'autres pistes nouvelles, notamment autour du " journalisme citoyen" dont tout le monde parle alors qu'il n'existe pas (mais j'en reparlerai....)



Redrum 26/05/2010 10:47


On peut pas plaire à tout le monde Pierre ( ben tiens, voilà un titre d'émission où l'invité pouvait pas en placer une ;-))... dis-toi que si y en a qui n'aiment pas, y en a d'autres qui aiment...
perso, je regarde Lyon TV depuis un sacré bout de temps... pour tout dire, depuis l'époque où ça s'appelait encore Cité TV et j'ai toujours eu plaisir à le faire.

Comme tu décris En Off, je trouve que l'émission remplit parfaitement son cahier des charges!! ceux qui veulent voir autre chose peuvent le faire ailleurs, c'est pas ce qui manque!! et je trouve
que cette approche différente de l'interview est quelque chose de très intéressant à une époque où le formatage est de plus en plus de mise et où la tendance est au format court, voire très court
;-)

Le temps est un luxe, essayons de se l'offrir, et je pense que c'est la seule possibilité de pouvoir creuser un peu certains sujets et d'avoir l'opportunité de mettre les choses en perspective sans
être totalement dans la contrainte des impératifs de l'actu immédiate

Bonne continuation à toi ainsi qu'à ton émission ;-) Mickael


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